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Anthropologie de la violence criminalisée: maffia, gang de rue Suggérer par mail

Le problème des gangs de rue apparaît de plus en plus préoccupant, autant à Montréal qu’ailleurs au Québec et au Canada, entre autres en raison de la violence que ces groupes criminalisés exercent. Bien que les policiers effectuent régulièrement des arrestations et des perquisitions, il me semble que nous devons nous questionner sur l’efficacité de la stratégie de lutte antidrogue et antigang adoptée par notre société. Dans quelle mesure ces opérations règlent-elles les problèmes reliés à la drogue et au crime organisé? Permettent-elles de diminuer le nombre d’usagers et la quantité de drogue consommée au Canada? Est-ce que ces coups de filet, qui en pratique créent des vides sur la scène criminelle, entraînent une diminution ou une hausse de la violence criminalisée? Enfin, est-ce que l’attitude répressive que notre société a choisi d’adopter face au problème de la consommation de drogue, au lieu de permettre une prise en charge sociale efficace de ce problème, à défaut de pouvoir l’endiguer, ne conduit pas plutôt à l’émergence d’autres problèmes, entre autres la violence criminelle et la corruption?

 

 

Afin de mieux comprendre la logique à l’œuvre dans le phénomène de la violence entre groupes criminalisés, nous pouvons nous tourner vers la pratique de la guerre dans différentes sociétés. Les travaux de nombreux anthropologues et historiens nous permettent de savoir comment se pratiquait la guerre ailleurs et auparavant, avant l’émergence de l’État moderne ou encore avant l’arrivée des Européens et l’imposition de structures étatiques à travers la colonisation. Lorsqu’on étudie comment ces sociétés faisaient la guerre, il est frappant de retrouver des similitudes importantes entre des cultures n’ayant aucun lien entre elles. Chez les Anciens Germains, chez les Iroquois, chez les Maori, et chez les Berbères de l’Afrique du Nord, pour ne nommer que ces cultures, on pratiquait la guerre de vengeance.

 

Pour l’essentiel, ces guerres consistaient en des razzias dans lesquelles on se rendait chez un ennemi afin d’y faire quelques morts, mais non de l’exterminer, avec comme objectif de venger des victimes de notre propre groupe. Dans ce contexte, davantage qu’une raison, la vengeance était plutôt un prétexte invoqué pour faire la guerre. Derrière cela, les raisons pour faire la guerre consistaient plutôt, entre autres, dans la défense et le contrôle du territoire et de ressources stratégiques, et la recherche de prestige individuel. Mais de manière générale, ce que le groupe démontrait à ses voisins à travers la pratique de la guerre de vengeance, c’était son autonomie, sa souveraineté et surtout sa capacité à se défendre et à riposter en cas d’attaque. Dans la pratique, cette façon de faire la guerre était ritualisée et correspondait partout à un ensemble de droits et de coutumes, par exemple la loi du Talion de l’Ancien Testament qui prescrivait aux Anciens Hébreux la vengeance : « Œil pour œil, dent pour dent, … ». Malgré ces règles, cette façon de faire la guerre correspond à une logique simple : le droit du plus fort.

 

Cette façon de faire la guerre entre petites communautés va disparaître avec l’apparition de l’État moderne. L’État va prendre en charge le monopole du contrôle de la violence physique. Et la loi va se substituer à la violence physique dans le règlement de conflits entre les personnes et les groupes à l’intérieur de l’État. L’émergence de l’État va donc entraîner la disparition des guerres de vengeance. Or, ces guerres continuèrent parfois à exister, là où justement les appareils d’État étaient inefficaces. Ce fut par exemple le cas dans le Sud de l’Italie, sous les Bourbons d’Espagne, où chaque grand propriétaire foncier avait ses propres gardiens pour protéger sa personne, ses biens et ses récoltes. Un système de violence privé duquel découle la mafia. Ces guerres de vengeance existent également toujours dans certaines régions du monde où l’État n’est pas en mesure d’imposer sa loi, son ordre et sa paix. C’est le cas en Afghanistan où les fameux chefs de guerres sont en fait les leaders de factions ou de communautés disposées à défendre par la force leur autonomie et leur souveraineté. Enfin, les guerres de vengeance continuent à exister dans notre propre société : entre groupes criminalisés, entre bandes de motards et entre gangs de rue.

 

Ces groupes criminalisés se font la guerre pour le contrôle de territoires, et surtout, pour le contrôle d’activités spécifiques sur ces territoires, entre autres la vente de drogues. Comme dans les sociétés pré-étatiques, ces groupes pratiquent la guerre pour déloger d’autres groupes de territoires convoités, et pour démontrer leur capacité à se défendre en cas d’attaque. Pourquoi alors retrouve-t-on cette façon spécifique de faire la guerre, alors que celle-ci a supposément disparu avec l’émergence de l’État? Tout simplement parce que ces groupes s’occupent d’activités illégales. Ils s’occupent d’activités qui existent, mais que notre société a décidé de mettre « en dehors de la loi ». Qu’on le veuille ou non, la drogue existe. Et elle existe, non pas parce qu’il y a des trafiquants, mais bien parce qu’il y a des consommateurs et une demande. L’argent étant plus important aux yeux de certains individus que leur intégrité morale, il se trouve des gens disposés à s’occuper de ces activités « hors la loi ».

 

Lorsque deux trafiquants ont un différend et n’arrivent pas à s’entendre à l’amiable, ils ne peuvent évidemment pas aller devant les tribunaux pour le régler. Ils se retrouvent alors dans la même situation que les sociétés décrites précédemment. C’est à travers l’usage privé de la violence physique, soit le droit du plus fort, qu’ils règlent leurs différends, puisque notre société leur refuse le droit à des recours légaux. Par conséquent, c’est notre propre société qui crée les conditions qui conduisent à l’existence de la violence criminalisée pour le contrôle de certaines activités. En choisissant pour des raisons morales de mettre en dehors des lois certaines dimensions de la réalité de notre société, en l’occurrence la drogue, nous créons les conditions qui conduisent à l’émergence de la violence criminelle. Parallèlement, la drogue continue à exister, voit son nombre d’usagers augmenter, et bon an mal an accroît sans cesse les profits des différentes organisations criminelles.

 

La plupart des spécialistes s’entendent pour dire que les agences policières, ici et ailleurs, ont perdu la guerre à la drogue, face à des organisations toujours mieux organisées, plus riches et plus puissantes. Le cas de la mafia montréalaise nous a permis de constater à quel point ce groupe était organisé, avec près d’une douzaine de personnes travaillant à l’Aéroport Montréal-Trudeau soupçonnées d’avoir facilité l’entrée  de cocaïne au pays, dont deux agents de l’Agence des services frontaliers du Canada.

 

Pour quelles raisons, l’État québécois ou canadien ne peut-il s’occuper, dans une perspective de santé publique, de la vente et de la distribution des drogues? C’est trop compliqué, il vaut mieux laisser ça entre les mains des criminels? Si auparavant l’État québécois a eu des réticences face à l’alcool et aux jeux de hasard, cela semble aujourd’hui lui réussir très bien. Sans tomber dans ces excès, nous devrions en tant que société réfléchir sérieusement à l’option d’un contrôle de la drogue par l’État afin que cessent ces cycles de violence qui trop souvent font des victimes innocentes.

 

Une prise en charge de la distribution de la drogue par l’État ne réglera pas le problème de la drogue, mais en permettrait un meilleur contrôle. Également, cela aurait le mérite de réduire considérablement les revenus, donc les pouvoirs, d’organisations criminelles sans cesse plus puissantes. Plus ces organisations sont riches, plus leur pouvoir de corruption est grand. Il s’agit d’un problème sérieux qui à mes yeux constitue une menace plus grande pour la société et la démocratie que la drogue elle-même. Enfin, en réintégrant « dans la loi » les pans de la réalité sociale qui sont présentement « hors la loi », l’État éliminerait les conditions sociales qui sont actuellement une cause de la résurgence périodique de l’usage privée de la violence physique chez les groupes criminalisés: mafieux, motards et gangs de rue.

 

Texte publié sous une version abrégée dans la page "Idées" du journal Le Devoir.


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